Ma Rue par Achbé, quand la poésie épouse le bitume
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Claudie Baudry poétise les trottoirs de Montmartre de messages écrits à la craie. Des messages qu'elle partage ensuite sur les réseaux sociaux. Sous son pseudo Ma Rue par Achbé, elle est aujourd’hui suivie par plus de 100 000 abonnés qui se délectent de ses phrases aussi impactantes que malicieuses mises en valeur par des photos en noir et blanc. Portrait d’une artiste à l’optimisme contagieux.

À la question “D’où tu viens ?” Claudie me répond d’un air amusé “de la planète Terre”. Claudie, c’est celle qui murmure à l’oreille des passants, ou plutôt à leurs pieds. “Un jour, j’ai eu plus de choses à dire, et ça s’est exprimé sur le bitume”, voilà comment Claudie explique aujourd’hui son art. En 2017, Claudie Baudry devenait crieuse de rue, comme elle aime le dire : “je crie par écrit, c’est pour ça que c’est écrit très gros”. Alors qu’elle remarque des touristes essoufflés en montant sa rue à Montmartre, Claudie prend les craies qui traînent dans son vestibule et écrit sur le trottoir en face de chez elle “Ça monte, hein ?”. Une photo partagée sur Facebook plus tard, Ma Rue par Achbé est née. D’autres pensées tracées à la craie ont suivi : “J’ai continué parce que j’ai aimé ce que ça avait provoqué. J’ai aimé ce que ça avait apporté aux gens et j’ai aimé ce que ça m’avait apporté”, dit-elle le sourire aux lèvres et les yeux pétillants.

Claudie bouillonne d’idées et ça se traduit aussi dans sa manière d’être. Bavarde et souriante, elle rebondit naturellement dans la discussion sur des sujets d’actualités comme Metoo, l’inceste ou plus communément le Covid, et on reconnait bien là l’artiste qui se sent concernée et veut faire bouger les choses à son échelle. Le regard malicieux et l’esprit bienveillant, Claudie fait partie de ces gens qui ont le contact facile et avec qui il est agréable de divaguer d’un sujet à l’autre.

Claudie est conceptrice-rédactrice dans la communication, autant dire qu’elle a le sens de la formule depuis longtemps. Chercher à dire beaucoup de choses en très peu de mots tout en suscitant des émotions, c’est quelque chose qu’elle a toujours aimé faire. “Quand j’étais petite, j’adorais déjà la grammaire. Quand le maître nous donnait un exercice à faire, je faisais toute la page”. Pourtant, son écriture jugée illisible, Claudie était loin d’être la première de la classe. Ce qui ne l’a pas empêché des années plus tard d’exposer au Musée National de l’Éducation : “de votre difficulté, vous pouvez faire une force” souligne-t-elle fièrement.

Écrire sur le sol, c’est aussi être visible du ciel. Ma Rue par Achbé rend hommage à son mari Hervé Baudry décédé d’un arrêt cardiaque sur le trottoir qui abrite aujourd’hui les pensées de Claudie. “Le décès, c’est inacceptable. On finit par se faire à l’absence, c’est le cerveau qui fait son chemin, mais ça reste inacceptable pour toujours.”

Livrer des messages universels à la rue

“Je n’ai pas de réponses, mais j’ai beaucoup de questions”, Claudie a les idées qui fusent et l’art de manier les mots. Elle jongle avec les figures de style et pointe sa craie comme une arme. Par son art, Claudie allie poésie et éphémère. Pour elle, une pensée n’est jamais fixe dans le temps :  “On a le droit de changer d’avis, d’opinion. On a le droit de douter”. 

Les trottoirs de Montmartre comme terrain de jeu, elle interpelle les promeneurs en glissant sous leurs pieds des phrases courtes. Souvent poétiques, parfois drôles, toujours puissantes, Ma Rue par Achbé est un recueil de pensées liées aux thématiques qui lui tiennent à cœur. Que ce soit l’écologie, le droit des femmes ou tout simplement des anecdotes du quotidien : 

« J’ai le cœur sur la main, mais là, tu pourrais bien le prendre dans la gueule. »

« Être artiste, c’est poser des questions auxquelles les politiques ne répondent pas.»

« Être antisémite, c’est être anti-s’aimer. »

« Abuse de l’amour, pas des femmes. »

« Un mi-grant n’est pas la moitié d’un homme. »

« Simone s’éteint, les femmes restent en Veil. »

Des messages qui parlent à tout le monde, d’amour, de questionnements, d’indignation. Et des pistes de réflexion, comme lui disent les gens qui la surprennent dans la rue en train d’écrire : “J’aime bien provoquer des réflexions et j’aime bien aussi quand on n’est pas d’accord avec moi”. En écrivant des messages dans la rue, Claudie offre la liberté aux gens de s’en emparer et de les interpréter à leur manière.

En choisissant le médium de la craie et une calligraphie très simplifiée, Claudie joue avec le retour à l’enfance. Dans ses photos aussi, Claudie opte pour le noir et blanc pour illustrer “une sorte de nostalgie joyeuse”. Mais attention, l’artiste est tout sauf nostalgique ! D’un naturel optimiste, Claudie déteste les formules comme “c’était mieux avant”. C’est d’ailleurs ce qui lui a inspiré un message qui disait : “Sachant que demain tu diras que c’était mieux avant, conviens-tu qu’aujourd’hui n’est pas si mal ?”.

Depuis le jour où elle a posé sa craie sur ce fameux trottoir, Claudie a participé à des événements, exposé à plusieurs reprises et sorti un livre. Nombreux sont ceux qui se retrouvent dans ses mots et sont touché.e.s par ses messages. Le 9, 10 et 11 avril, Claudie sera au Festival de poésie Mot à mot à Mulhouse. D’ici là, on peut la retrouver sur ses réseaux sociaux (Facebook et Instagram).

« Ces mots sont des oiseaux migrateurs. Ils vont d’une langue à l’autre et viennent les enrichir au gré de l’histoire, douloureuse ou joyeuse. (…) »

 

 

Écrit-elle si joliment avant de poursuivre son voyage verbal sur les pavés. 

En savoir plus

La question Fler :
De qui ferais-tu le portrait ?

Christiane Taubira. J’ai beaucoup d’admiration pour elle, je trouve qu’elle a beaucoup de distance, de recul, de vision. Beaucoup de courage, de talent, de culture. Et qu’en même temps elle est super accessible, elle est ni arrogante, ni méprisante.

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