Le Refugee Food Festival : l’Humain au goût du jour
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Juste à temps, avant que ne s'éteignent les lumières des cuisines,  la première édition nantaise du Refugee Food Festival a remporté un franc succès. Le concept : inviter des cuisiniers réfugiés à exprimer leur talent et leur culture auprès de chefs Nantais le temps d'un repas à quatre mains. LaMaccotte, L'Ourse, Gwaien et Oh K-fée d'Mj ont répondu à l'appel, suivis par les nombreux gastronomes à l'affût d'une réservation. Qui sont ces hommes et ces femmes, qui se lancent dans l'aventure ? On vous raconte.

« Le téléphone n’a pas arrêté de sonner cet après-midi », a remarqué Hameed, en pleine préparation pour le grand soir auprès du chef Jeremy Guivarch, du restaurant Gwaien, « On a refusé 80 personnes ! », précise-t-il. Quel succès.

Le Refugee Food Festival, c’est avant tout l’éloge du partage. Après un long périple autour du monde pendant lequel Marine Mandrila et Louis Martin découvrent les cultures à travers la cuisine et vice versa, le retour à Paris est brutal. Nous sommes  en 2015, la crise migratoire est sur toutes les Unes de journaux. Animés par leur odyssée, ils veulent rassembler autour de la cuisine. Que tous les préjugés s’évanouissent face au besoin vital et commun de manger. La graine du Refugee Food Festival est plantée.

La première édition naît à Paris. Puis de fil en aiguille, ce sont les initiatives citoyennes qui font voyager le concept dans d’autres villes de France, Lyon, Toulouse, Marseille… Puis jusqu’à Genève, Madrid, Londres, Bologne et New York. Pour enfin arriver à Nantes, porté par Alice Thierry de Ville d’Avray et Laurence Goubet.

Ancienne journaliste, Alice Thierry de Ville d’Avray est engagée. C’est elle qui lança la première édition Londonienne du RFF. Désormais à Nantes, elle travaille dans des métiers de service et en fromagerie. Quant à Laurence, elle est la créatrice du webzine les Bouillonnantes et auteure du livre « Le Goût de Nantes ». Malgré 2020 et ses turbulences, elles foncent. Laurence a fait partie de l’équipe fondatrice de l’association Le Recho, une expérience à qui elle doit ses premiers contacts avec les réfugiés sur le camp de Grande Synthe, à Paris puis en Belgique. Fortes de leur expérience commune auprès des réfugiés et de leur furieuse envie de mettre en lumière les gens qui ont du talent et de les accompagner au-delà du festival, elles mènent cette première avec brio. 

Le Refugee Food Festival, ce sont des réfugiés à l’honneur. Echanges d’idées, assemblage de saveurs, rire et partage se glissent derrière les fourneaux. Le temps d’un dîner ou d’un brunch à quatre mains, les papilles nantaises goûtent à l’alchimie des cultures. “Il y a une sensibilité palpable à Nantes”, affirme Alice, qui tend à susciter un truc, un déclic dans la tête des gens. Fin octobre 2020, à quelques jours du re-confinement, c’est une réussite. 

Mais comment parler du festival sans en peindre les visages ? Sur quatre participants, Ashraf, Samah, Hameed et Ablelom, nous avons eu la chance de rencontrer les trois premiers. Qui sont ces jeunes gens, que la cuisine a rattrapé, comme un dernier lien immuable avec leur pays d’origine, leur famille et leur culture ? Série de portraits.

ASHRAF, RÉFUGIÉ SOUDANAIS, 28 ANS

Quand nous rencontrons Ashraf, pour lui c’est le jour J. Il débarque à LaMaccotte, où il cuisine le soir-même avec le chef Guillaume Maccotta. “Salut, comment ça va ?”, demande-t-il à tout le monde encore emmitouflé dans sa doudoune noire, souriant, en retard,  mais enjoué. Il n’est pas encore midi, le restaurant est calme. On s’installe autour d’une table ronde, incrustée de jolies paillettes argentées. Du rose, du gris, du vert. Des couleurs pastels et discrètes nous entourent. Au-dessus des banquettes en boudoir, des éclats de couleurs sur les murs blancs.

Ashraf est Soudanais. Il grandit dans une petite ville du nord. “La vie est magnifique là-bas, dit-il rêveur, le problème c’est la guerre”. La guerre, celle qui a fait fuir le jeune homme de 28 ans, aîné d’une fratrie de huit enfants. Considéré comme membre d’un « groupe anti-président », Ashraf est emprisonné. « J’ai passé deux mois derrière les barreaux alors que je n’avais rien à voir avec ce groupe, je vendais simplement mes légumes sur le marché ». En 2013, il quitte le Soudan pour la Lybie avec son oncle. Là-bas, il travaille en tant que maraîcher, puis devient soudeur en 2014. Un métier qu’il a appris avec son père et qui rapporte plus que les légumes, a l’air de penser Ashraf. Environ quatre ans plus tard, il poursuit son exode direction l’Italie où il ne reste pas, Ashraf veut se réfugier en France ou en Angleterre. Il reste évasif. “C’est compliqué. Je garde beaucoup de secrets pour moi”, confie-t-il timide tout d’un coup, en baissant le regard en silence. En 2018, il se retrouve à Nice, puis à Marseille. Complètement perdu, “c’est la galère!”, se souvient-il. Il ne parlait pas un mot de français. “J’ai rencontré un homme très gentil. Il m’a offert à diner et payé mon billet de train pour Paris, c’était en mars 2018. J’ai passé trois mois à Pigalle.” Comme Ashraf a un ami qui vit à Nantes, il décide de le rejoindre. À son arrivée dans la cité des Ducs, il apprend le français avec l’OFII. Ashraf devient bénévole à L’Autre Cantine. “J’étais sans papiers, je faisais la cuisine pour les réfugiés qui dormaient dehors au square Daviais. On préparait à manger pour 400 personnes parfois.” Fort de cette expérience et une fois sa situation régularisée, Ashraf enchaîne les petits boulots de commis de cuisine. La Maria, Le Deck, Le West Hotel, le Ma poule… Jusqu’à ce que sa route croise celle d’Alice, qui lui parle du Refugee Food Festival.

Il est emballé. Ashraf a appris la cuisine auprès de sa mère. “Les femmes ne travaillent pas beaucoup au Soudan. Je suis allé un peu à l’école, mais je passais beaucoup de temps à aider ma mère, je coupais les oignons, j’observais.” Il aimerait beaucoup ouvrir son propre restaurant soudanais, mais le nouveau nantais se retrouve vite face à la réalité des prix du marché. Peut-être qu’il reprendra la soudure pour mettre un peu d’argent de côté, et réaliser son rêve dans quelques années. En attendant, ce soir là, à LaMaccotte on déguste la cuisine de la maman d’Ashraf. “Du riz avec des cacahuètes, des tomates, des oignons, des carottes, des patates. Du guima, à base de viande hachée, poivrons verts, carottes et pomme de terre. De l’aswat, à base d’aubergines…” Énumère notre chef, volubile et généreux. Ashraf propose une cuisine familiale et veut montrer ce qu’il sait faire. Petites lunettes rectangulaires sur le nez, large sourire sous sa moustache noire, bagues en argent et en pierre vissées aux deux majeurs, Ashraf est heureux de pouvoir offrir un peu de son essence culturelle à travers la cuisine. Avant de rejoindre Guillaume pour les préparatifs, il conclut : “Je peux faire un bon repas, Inch’Allah”.

SAMAH GAFAR HASSAN, REFUGIÉE SOUDANAISE, 34 ANS

À deux pas de la Cathédrale de Nantes, nous retrouvons Samah. Un foulard rose recouvre son chignon. Samah a 34 ans et un sourire radieux. Derrière elle, de jolis oiseaux s’envolent sur la tapisserie végétale du Oh K-fée d’Mj. Dans son pays natal, la jeune femme était ingénieur en agronomie. Elle travaillait également avec sa maman dans le restaurant familial. Mais « au Soudan, dit elle, la liberté de la femme reste très limitée ». Face à la guerre et à l’avenir qui l’attend, elle décide de fuir. Un choix difficile. Depuis son départ, Samah appelle sa famille chaque matin. “C’est très important”, précise-t-elle. Elle a trois frères et trois soeurs qui sont restés là-bas. Sa mère a tout de suite compris sa décision. Lybie, Italie, Paris, Nantes. Samah a emprunté la route migratoire “coutumière”. Un périple souvent traumatisant. Quand elle arrive en France il y a cinq ans, elle commence tout de suite par apprendre la langue française. Très vite, la jeune femme rencontre son futur mari, il est Soudanais lui aussi. Il y a deux ans et huit mois, de ce mariage naît le petit Saïf, “épée” en arabe. Il est le fruit d’un long et beau combat. « Je n’arrivais pas à avoir d’enfant », nous confie timidement Samah, « c’est quelque chose de très mal accepté au Soudan », ajoute-t-elle, rassurée que cette troisième FIV ait été la bonne. En 2018, Samah travaille en tant qu’agent d’entretien. En se rapprochant de la maison de quartier du Sillon de Bretagne où il existe un programme d’accompagnement pour les réfugiés, elle découvre Univ’R 44. Un suivi professionnel et social adapté aux différents parcours. “Moi j’aimerais faire une formation en cuisine ou en pâtisserie”, dit-elle, en cuisine elle se sent à l’aise : “Je me retrouve avec moi-même, et le temps passe vite”.

Au Soudan, il n’y a pas vraiment d’heure pour manger. A 10h, à 15h, il est toujours temps de partager un bon petit plat. Samah aussi aimerait ouvrir son restaurant ou café soudanais, un lieu de rencontre entre deux cultures. Car ici, malgré les milliers de kilomètres qui la séparent de sa terre d’origine, elle continue de cuisiner soudanais. « Je ne vais pas beaucoup au restaurant, alors c’est rare que je mange français ». Si rare que Samah nous raconte sa rencontre avec une galette complète. Elle se souvient de sa réaction face à l’oeuf miroir, « le jaune n’était pas cuit ». Pour elle c’est improbable. Elle rit. “À la maison, on mange comme au Soudan. Alors quand je vais au marché, j’essaye d’ajouter des ingrédients que l’on ne connaît pas ou que l’on ne trouve pas au Soudan. Les champignons, les petits pois, les épinards. J’ajoute, je regarde si ça marche avec la cuisine soudanaise”, explique-t-elle avant d’enchaîner en grimaçant : “La courgette, ça ne marche pas du tout par exemple !”. Retrouver les saveurs de son pays, “c’est réconfortant”, dit-elle. Dimanche 25 octobre 2020, elle partage les fourneaux étroits de Morgane Jobelin pour un Brunch Franco-Soudanais. Dans le joli repaire cosy, végétarien et gourmand de Morgane, dite MJ, le duo fait carton plein. Samah faisait découvrir, entre autres,  le fameux Basboussa, dessert typique et sucré. “De la semoule, du sucre, du yaourt, de la levure chimique, du sucre vanillé. Et on servira aussi un jus d’hibiscus”, énonce Samah, douce et consciencieuse, sous le regard bienveillant de Morgane, qui relie la liste de course.

HAMEED KHAN, REFUGIÉ AFGHAN, 22 ANS

À 22 ans, Hameed parle huit langues. Né en Afghanistan, pays en guerre depuis 40 ans, il était pourtant privilégié. Des parents aisés, une éducation prometteuse, un baccalauréat pratiquement en poche… Mais les “talibans” comme ils les appellent, en ont décidé autrement. Son père est sous contrat avec le gouvernement, il livre l’alimentation des armées, et des forces de l’ordre en prison. Cette fonction lui donne un accès prioritaire à l’antre du pouvoir et lui évite des check-in. Alors les talibans cherchent à le soudoyer. Ce dernier refuse de les aider à pénétrer dans les bâtiments du gouvernement.

Ce jour là, Hameed sort d’une épreuve de Bac, une voiture noire l’attend devant le lycée. Le chauffeur lui dit de monter, qu’il va le ramener chez son père. Mais Hameed n’est pas dupe. Son père lui a dit de faire attention. “ Je n’étais pas libre comme les autres. Mon père m’avait expliqué que les talibans voulaient utiliser son laisser-passer pour faire entrer des armes et des explosifs. Il m’avait expliqué qu’il ne laisserait pas faire, mais que par conséquent, ils cherchaient à lui faire changer d’avis. J’étais donc une proie facile », explique Hameed, avec du recul. Le jeune homme n’a pas eu une adolescence comme les autres. « J’avais un garde du corps. Je n’avais pas le droit de sortir après les cours. Je n’avais pas les mêmes loisirs que les autres ados. J’étais sur-protégé. Je n’étais pas libre ”, nous raconte-t-il. À ce moment là, il leur dit : “ Je reviens, je vais chercher mes cahiers”, se souvient-il, puis il se rapproche des gardes du consulat du Pakistan à deux pas du lycée, il leur explique la situation et leur demande d’appeler son père. “Ne bouge pas. J’arrive dans dix minutes”, répond-il.

Père et fils portent plainte. Mais les « talibans » ont prévenu : « Si tu passes chez les policiers, tu es fini ». Hameed n’avait plus le droit d’aller à l’école. Trois jours plus tard, son père est en train de rentrer quand les talibans l’attendent en bas. Ils tirent. Un de ses gardes du corps meurt sur le coup. Lui prend une balle, il est blessé. « Le lendemain matin, je suis allé le voir à l’hôpital avec ma mère », se souvient Hameed comme si c’était hier. « Lui et son manager avaient déjà décidé que je devais partir. J’étais choqué. Lui qui ne m’avait jamais autorisé à aller dormir chez un ami ! »

Hameed a 18 ans. Il est abattu, mais n’a pas le choix. Il s’exécute. “C’était trop dangereux que je reste en Afghanistan, pour lui comme pour moi”, dit-il avec une résilience déconcertante. Son père lui a pris un aller simple vers l’Iran. Après, ce sera la route. Les montagnes. La jungle. Les gardes frontières. Les passeurs. La faim. La soif. Les corps inertes sur le chemin. Iran, Turquie, Bulgarie, Serbie, Hongrie, Autriche, Italie, puis, 19 000 euros et deux mois plus tard, la France. « J’ai vu des choses affreuses… Quand je suis arrivé, je n’étais clairement pas dans mon état psychologique normal », se souvient le jeune homme. La galère n’est pas terminée. Il connaît la rue. Celle qui demeure inhumaine sous les arches du métro de Stalingrad. C’est dur. Mais si il veut arriver à obtenir une aide dans ses démarches administratives, il doit rester là, il veut rester là. Au bout d’un mois, Hameed est relogé dans un hôtel à Massy. Ouf.

2016. Il lui faudra attendre deux ans de plus pour obtenir le statut de réfugié et la carte de protection subsidiaire de 10 ans. En attendant, Hameed apprend le français.  » Dès que j’ai pu, j’ai choisi de travailler au supermarché pour perfectionner mon français. On y apprend tous les noms des produits et puis les habitudes des gens. Tout le monde va au supermarché. Faire une bise aux collègues le matin par exemple, – ça, c’était avant! ndlr – je ne savais pas. J’ai appris la culture Française à Carrefour. » Hameed aimerait être interprète. Il parle français, anglais, indien, ordu, tadjik, pachtou et dari. « Le dari, c’est une langue sucrée », comme il aime décrire sa langue maternelle. En dépit de trouver un poste d’interprétariat, il décroche un contrat d’insertion chez Envie 44, au Solilab. « J’étais le seul étranger, ce n’était pas facile. Mais mon chef était super, je le respecte comme un père. Il m’a appris beaucoup de choses ».
En 2020, le téléphone d’Hameed sonne. C’est l’association Berekty qui lui propose un poste de traducteur. « Je ne pouvais pas lâcher mon travail, mais j’y suis allé tous les lundis, sur mes congés. Je dis toujours que pour trouver quelque chose, il faut perdre quelque chose ».

Et la cuisine dans tout ça Hameed ? « J’ai un projet d’épicerie Afghane depuis longtemps », nous dit-il. Il travaille sur cet objectif avec l’association Singa. Si parfois Hameed a le coeur lourd, sa culture Afghane lui colle à la peau, « c’est inviter, aider, être généreux », expose-t-il, légèrement joufflu sous sa barbe de trois jours, le regard profond, les dents du bonheur et le sourire discret.

Il est avec l’équipe de l’association Singa au Lieu Unique quand il rencontre Alice, du Refugee Food Festival. « Moi aussi, je fais de la cuisine pour mes amis » , lance-t-il. Quand Alice lui propose de participer au Festival, il est carrément partant ! « J’ai toujours beaucoup aidé ma mère à cuisiner. » Cette fois-ci, il cuisinera avec Jeremy Guivarch du restaurant Gwaien. Une belle et bonne table. Ensemble, ils revisitent le Qabuli pulao, un plat traditionnel afghan. Un plat légèrement sucré-salé à base de riz et d’agneau, accompagné d’oignons, de carottes et de raisins secs. Egalement chargé de la confection du pain afghan, Hameed ne peut pas se tromper… Dans son téléphone, une petite pépite : à l’écran, des récipients installés méticuleusement sur le sol : des oeufs, du lait, des yaourts, de l’huile, de la farine, de la poudre de cardamome nijil, tout est prêt sur la vidéo. En arrière plan, sa maman, assise en tailleur, dont on ne distingue que les mains. Elle élabore la recette en expliquant les étapes façon super tuto cuisine. Le sourire aux lèvres, Hameed nous confie : “ Ma mère je l’aime. Je l’appelle tous les jours. On est très complices. Elle était fière que je participe à cette expérience, elle ne voulait pas que je rate la recette du Roht Afghan !”.

 

Au-delà de l’expérience ponctuelle, le festival agit comme un accélérateur. Redonner confiance, aider à trouver sa voie, à trouver une structure d’accompagnement, une formation adéquate, un suivi professionnel, aider à s’intégrer tout simplement. Elle est là, la valeur ajoutée du RFF.

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La question Fler :
De qui ferais-tu le portrait ?

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