De la City, à la Chamanie
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En cette période un peu particulière, ce n'est, à mon grand regret, pas autour d'une bière que je conduis cet entretien mais bien grâce à un de ces merveilleux outils de vidéo-conférence. Je vous propose aujourd'hui l'histoire de Simon, banquier d'affaire à la vie quelque peu surprenante. À 27 ans, ce breton d'origine incarne tous les symboles du succès version XXIème siècle. Il vit littéralement à Tower Bridge, un des quartiers les plus prisés de Londres, il a une grande et fidèle bande d'amis, plus de 640 followers sur son compte instagram, bref, le Nirvana, le vrai ! - Par Antoine Grenié

Tout commence il y a trois ans. Sur le point de lancer une carrière s’annonçant prometteuse au sein d’une banque Londonienne, Simon décide de partir trois mois seul en Amérique du Sud. Jusqu’ici rien de bien surprenant me direz-vous. À l’heure où la génération EasyJet prend l’avion comme le bus, il s’agit surement ici d’un voyage exutoire avant de se ranger vers le monde des costumes sombres et des stand-up meetings. Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça. Depuis le plus jeune âge, Simon a grandit aux côtés d’une maman professeur de Yoga tibétain. C’est donc tout naturellement qu’il fut sensibilisé aux forces de l’esprit.

Au-delà de l’expérience humaine et touristique, c’est bien un voyage introspectif et spirituel que notre ami va mener. Voyage qui le mènera au Pérou, en plein coeur de la forêt amazonienne, au sein de la tribu des Chipibos.

Beaucoup s’accordent à dire que les voyages se forment au fil des rencontres. L’histoire qui arrive ne déroge pas à la règle. En contact depuis plusieurs semaines avec la belle-fille d’un des chamans de la tribu Chipibo, Simon commence à prendre la mesure de l’aventure qui l’attend. Le rituel de préparation nécessaire illustre la force de la relation qu’entretiennent les Chipibos avec la spiritualité. C’est donc trois semaines obligatoires sans sucre, sans sel, sans alcool et sans aucune sorte de drogues qui attendent les nouveaux pensionnaires.

Après une préparation consciencieuse, Simon arrive sur le lieu de rendez-vous. Un hôtel tout a fait banal situé dans le village d’Etelvina. Il fait la rencontre de Damien, un français d’une quarantaine d’années venu passer un mois dans la tribu des Chipibos. Damien se livre rapidement et explique qu’il n’est pas satisfait de la manière dont il mène sa vie : il se blâme d’être égoïste et de mal se comporter avec les autres. Il espère pouvoir, grâce à cette expérience, purger toutes ces énergies négatives pour enfin éprouver un sentiment d’équilibre et de plénitude. C’est à ce moment là que Harol et sa femme, ouvrent la porte de l’hôtel. Ce sont eux qui se chargeront d’accompagner nos deux aventuriers jusqu’au village. Tout devient alors plus réel. Ce petit monde embarque dans une longue barque en bois et filent à la vitesse d’un moteur 8CV sur les rebords chantants de l’Amazonie. Malgré une capacité à toujours positiver, Simon ne peut s’empêcher d’appréhender ce qui l’attend. Mais rien à faire, plus de retour en arrière possible à ce stade…

Le plus frappant quand on observe ce village de l’extérieur, c’est ce profond sentiment de communauté.

Simon se souvient : « À ce moment là, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Je suis livré a moi-même. » C’est seulement après une heure de voyage que la silhouette de plusieurs maisonnettes en bois commence à se dessiner. « Quand tu arrives, tout le monde t’accueilles avec un énorme sourire, ils sont tellement heureux, ça se lit sur leur visage. »

Les Chipibos font visiter le petit village d’environ 50 personnes à leurs pensionnaires. Une vingtaine de cabanes, assez largement espacées les unes de autres, jonchent les bords de l’Amazone. L’isolement faisant partie intégrante de l’expérience, les deux français sont placés dans des cabanes individuelles. L’intérieur est très rudimentaire, une moustiquaire protège la partie du sol qui servira de lit. « Ils refusent tous produits chimiques. Tu peux pas te brosser les dents, tu peux pas te laver, tu peux pas fumer de cigarettes industrielles « , explique Simon.

Trois éléments essentiels composent le kit d’accueil : une quantité astronomique de citronnelle, une cartouche de Mapachos – les cigarettes locales faites artisanalement dans un village voisin -, et une machette.

Il aura suffit à Simon de lever la tête pour comprendre. « N’hésite pas a t’en servir si l’une de ces tarentules t’attaque » lui conseille un villageois. PAR-FAIT.

L’aventure peut alors commencer. Le plus frappant quand on observe ce village de l’extérieur, c’est ce profond sentiment de communauté. Tous ont un rôle défini et ils doivent chacun accomplir des tâches bien précises pour subvenir aux besoins de la tribu : « Il y a un vrai esprit de communauté qui est très marquant. »

Ce n’est pas tout a fait un programme club méditerranéen qui attend nos amis en ce premier matin. Réveil 6h pour une rencontre immédiate avec Don Pedro, le Chaman du village. Chaman est le terme qui parle le plus aux occidentaux, mais eux s’appellent des guérisseurs. Guérisseurs car ils aident les participants à guérir soit de leurs maux – addictions, mal-êtres ou autres traumatismes – soit de leur manque de connaissance en matière de spiritualité.

Don Pedro s’exprime dans un espagnol simple et efficace. Il commence par rassurer notre ami sur le fait qu’il sera là pour l’accompagner tout au long de son voyage. Ces expériences peuvent donner des résultats surprenants, d’où l’importance d’être encadré par les bonnes personnes. Et c’est à ce moment précis que démarre la cure purgatoire. Celle-ci a pour but d’extraire tous les produits nocifs : nourriture industrielle et autres produits non-naturels. Cette étape est essentielle pour garantir le bon déroulement de la semaine. Don Pedro donne à chacun un bol rempli d’un liquide douteux aux odeurs de tabac froid. Il leur annonce qu’ils devront en boire trois litres. Très rapidement se met en place une symphonie assez irréelle jonglant entre vomissements, soupirs et déglutis grossiers. À la fin de la cérémonie, le voyage a bel est bien commencé.

« C’est une sensation assez agréable, une sensation de lâcher-prise. »

C’est donc déjà transformés et le ventre totalement vide qu’ils dégustent l’unique repas de la journée. Eh oui, chez les Chipibos, on ne mange qu’à midi, des repas simples mais bon, à base de riz, de platano – banane plantain au gout de pomme de terre -, de poisson ou de poulet. Le corps n’obtient que ce dont il a besoin pour vivre. Le cerveau n’est plus obnubilé par le processus digestif et devient plus sensible à ce qu’il l’entoure, son environnement, Simon se souvient : « à ce moment là, tu sens que tu n’es plus toi-même. Je me suis allongé, j’avais trop mal au ventre, mais je me sentais tout léger. C’est une sensation assez agréable, une sensation de lâcher-prise. » Une fois le repas terminé, Don Pedro reçoit ses invités individuellement pour en savoir plus sur les raisons de leur venue. Sans être absolument clair sur ce qu’il venait chercher, au fil des discussions, notre ami parvient à la conclusion suivante : « Au delà de l’épanouissement personnel, j’avais une volonté d’explorer une connexion qui soit autre que celle que nous avons avec nous-même (les autres personnes autour de soi, les objets, la nature… ) »

Les moments de partage sur le camp sont simples et spontanés. Étant dispensé de participer aux tâches quotidiennes, cela peut passer par jouer avec les enfants au bord du fleuve, accompagner un petit groupe dans la forêt pour se balader, ou encore, à apprendre à grimper à un arbre pour récolter des noix de coco. « Les choses se font plus par mimétisme, je voulais partager un maximum de choses avec eux. »

La préparation de la cérémonie est un moment marquant.

Le soir annonce le début de la première des trois cérémonies. La cérémonie, c’est plus exactement le rituel durant lequel est consommé une plante, l’Ayahuesca, avec les Chamans de la tribu. L’Ayahuesca est traditionnellement utilisée dans les tribus Amazoniennes pour les aider à se connecter à la nature et communiquer avec les esprits / l’extérieur. « La plante est censée te faire beaucoup plus d’effet spirituellement si tu n’as aucune de ces substances dans ton corps « , précise Simon.

La cérémonie commença vers 20h dans une des plus grandes tentes du village. Quatre chamans sont présents pour accompagner Simon, Damien et Julia – prénom modifié -. Julia avait rejoint le village quatre heures plus tôt. Ex-Addict à l’héroïne, elle est une habituée. Déjà venue passer un mois, les Chipibos lui ont permis de sortir de son addiction. Depuis, elle rend visite spontanément aux villageois et participe à plusieurs cérémonies.

La préparation de la cérémonie est un moment assez marquant. Tout le monde se tait, observe et écoute. Tout est extrêmement calme. Un calme que tu n’as nulle part ailleurs, tu es dans le désert. Comme si tous les villageois s’étaient figés le temps de la cérémonie.

Une heure plus tard, le chaman ouvre une bouteille en plastique contenant le fameux liquide et se met a chanter à l’intérieur. Il sert un bol de taille différente à chacun. Avant de servir, il ferme les yeux et chante à nouveau dans le bol.

Ils boivent leur bol tour à tour, et Don Pedro ferme la marche avant de s’allonger au milieu de la tente. Tout le monde s’allonge autour de lui.

« J’étais au paradis et j’avais l’enfer qui se passait à dix mètres de moi. »

« Je me suis endormi, et je me réveille en ayant l’impression d’être dans un dessin-animé. J’entends des chants incroyables qui viennent des tripes. Des chants sortis d’une autre planète « , nous raconte-t-il en revivant la scène.

Les bruits sourds de vomissements finissent de réveiller complètement Simon. Il se sent bien, apaisé, comme si son corps s’était tout à coup éveillé. Le léger mal de ventre n’altère en rien son sentiment de plénitude corps / esprit. Les concepts de flux d’énergies chers à la méditation prennent alors tout leur sens. C’est exactement cela. Pour profiter de cet état d’éveil, il décide de se mettre en position de méditation et de garder son attention sur son corps pour se recentrer. Plus loin dans la tente, c’est un tout autre scénario qui prend place. Des cris très puissants et quelqu’un qui tape violemment sur le sol. Mais il en faudra plus pour déconcentrer ce jeune Breton. Le sentiment de plénitude est trop fort : « J’étais au paradis et j’avais l’enfer qui se passait à dix mètres de moi. »

Quelques instants plus tard, Simon ouvre les yeux. Il découvre Damien, possédé, en train de crier, pleurer et frapper au sol. Une véritable scène d’exorcisme. Les chamans sont tous les quatre positionnés autour de lui et chantent puissamment. Pour communiquer avec lui, ils se mettent de l’essence dans la bouche et lui postillonnent au visage. À la fin de la cérémonie, Damien confie à Simon qu’il se battait contre les chiens de l’enfer et qu’il ne s’était jamais senti aussi léger que maintenant. Comme quoi…

Après cette première journée riche, les jours passent paisiblement dans le village. Trois cérémonies sont réparties tout au long de la semaine tous les deux soirs. Si la deuxième s’annonce comme la première du point de vue de la préparation, c’est une expérience tout à fait différente qui attend Simon. Malgré une expérience plutôt agréable, le résultat est loin de ce qu’il pouvait imaginer… « Je me suis assis et je me suis mis à rire tout seul dans la tente. Une sorte de trip marrant sans vraie expérience spirituelle. »

Ce voyage devait être pour lui une occasion unique de se connaître spirituellement. Il ressent le besoin profond d’aller plus loin dans l’expérience.

L’accompagnement de Don Pedro va au delà des cérémonies. Entre chacune d’elle, il prend le temps de s’entretenir personnellement avec ses hôtes. Ils discutent des expériences lors des cérémonies et des directions à prendre pour les cérémonies futures. Simon profite de cet échange pour lui partager sa frustration. Don Pedro lui explique alors que tout ceci est un processus long et qu’il est difficile de l’accomplir en seulement sept jours. Il lui révèle qu’il existe pourtant un moyen d’accélérer les choses, seulement cela requiert une implication bien plus forte. « Il me dit si tu veux aller d’un coup plus loin, il faut que tu arrêtes de manger jusqu’a la prochaine cérémonie à savoir: 72h. » Après une courte hésitation, il finit par accepter.

Vient alors le temps de la troisième et dernière cérémonie tant attendue.

S’en suivent trois jours intenses, la faim est omniprésente. Impossible de s’occuper l’esprit pour faire passer le temps plus vite. L’inaction et l’isolement rendent le jeûne particulièrement difficile. « Pour m’aider à tenir, je faisais la liste de tous les repas que j’allais manger à la suite de la cérémonie « , confit-il.

Les jours passent, et les perceptions commencent à changer. Beaucoup décrivent les sensations en période de jeûne comme révélatrices. Le même processus est à l’oeuvre ici. Un sentiment de connexion très fort avec l’environnement, le corps est plus alerte et sensible.

Vient alors le temps de la troisième et dernière cérémonie tant attendue. Don Pedro place les participants dans la tente, sert un bol d’Ayahuesca à tout le monde, toujours en suivant le même rituel. Tout semble se dérouler normalement jusqu’à ce que chacun s’allonge autour de Don Pedro. C’est quelques instants plus tard, que l’extraordinaire se produit : « À ce moment là, j’ai le sentiment que mon corps essaie de retenir mon esprit/ ma conscience par la force. »

Après quelques minutes de lutte, il parvient à lâcher prise. Son esprit tel un oiseau libéré de la pesanteur, peut enfin s’envoler et planer à l’intérieur de la tente. La scène semble irréelle : voir son corps à la troisième personne. Le sentiment de connexion avec les autres éléments, les autres énergies, se décuple lui aussi. Comme si l’on pouvait absolument TOUT ressentir sans parler. Son esprit s’en va alors en dehors de la tente pour exploiter ce potentiel et cet éveil à la nature.

Parmi les nombreuses questions évoquées avec Don Pedro en début de semaine, l’une d’entre elles subsistait.

Simon m’explique : « En fait je me posais la question assez banale de ce que je voulais dans la vie, je cherchais à me conforter dans mes choix, étaient-ce les bons ? Par exemple avant de me lancer dans une carrière comme ça, je voulais être certain que ce soit la bonne décision. »

 

Lors de cette dernière cérémonie, il obtint finalement la confirmation qu’il était sur la bonne voie. Sa vie, son entourage, son quotidien londonien le rendaient heureux et il devait s’en satisfaire pleinement. Plus de doute maintenant, il faut qu’il poursuive. Alors que les chants des Chamans continuent à se faire entendre, ils invitent son esprit à reprendre sa place. Une fois revenu à lui, il est 4h du matin… sept heures se sont écoulées. Le repas qu’il attendait tant est là. Pensant se goinfrer, il ne mangea finalement que la moitié de son assiette. C’est épuisé, mais apaisé qu’il trouve le sommeil.

Le lendemain marque le moment tant redouté du départ. Simon part seul. Damien, lui, avait encore du travail à faire sur lui-même, il restera d’ailleurs un mois entier au village. Quelques enfants accompagnent Simon sur son chemin retour et c’est en leur présence qu’il voit peu à peu le village s’éloigner. « Quand je vois tous les enfants sur le bateau rire avec moi, ça me déchire le coeur de savoir que je ne les reverrai plus « , nous dit-il émut.

Sortir du schéma sociétal dans lequel nous avons grandi […] pour finalement prendre un peu de recul.

Il ne faut généralement pas très longtemps pour reprendre ses habitudes. Un stand à burger ici, des bars par là, les tentations sont nombreuses. Quand on a toujours vécu dans une société occidentale moderne, il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes ancrées en nous. En arrivant à Etelvina quitté sept jours plus tôt, Simon ne pense qu’à deux choses : Appeler sa mère pour lui conter la richesse de ce voyage à peine abouti et manger un plat gras et réconfortant. Ce sera finalement une pizza qui accompagnera le coup de téléphone tant attendu. « J’ai ma mère au téléphone et elle me demande direct ce que j’avais fait la veille. Quand je lui raconte la cérémonie, elle me dit qu’elle avait bien senti que quelque chose de fort s’était passé pour moi. »

On peut croire ou non à la spiritualité, au chamanisme ou à la sorcellerie, mais on ne peut nier à quel point les expériences humaines nous changent.

Avoir la chance de vivre une telle expérience, rencontrer des personnes ne connaissant pas notre réalité, c’est peut être là qu’est le vrai bouleversement. Sortir du schéma sociétal dans lequel nous avons grandi et dans lequel nous nous sommes construis, pour finalement prendre un peu de recul.

En discutant avec un jeune du village du même âge, Simon s’était rendu compte qu’ils partageaient les mêmes envies, objectifs, inquiétudes. Travailler avec passion, être reconnu par ses pairs, trouver l’amour… Pourtant, l’un vit à Londres et travaille dans une banque, l’autre vit dans un village au milieu de l’Amazonie.

Trois semaines plus tard, Simon poursuit son voyage à Lima. Et là : « Je me balade dans les rues de Lima, et je tombe nez à nez avec un homme au regard apaisé et à la barbe hirsute. C’est Damien. »

Cet homme qui se trouvait égoïste et supérieur avait laissé place à une personne calme, posée et dégageant une incroyable sérénité. Est-ce grâce à l’Ayahuesca ou à la simple expérience humaine? À vous de voir.

De retour à Londres, les shorts et marcels colorés ont laissé place aux looks raffinés des métropoles occidentales. C’est serein et excité que Simon prépare cette nouvelle étape. Cette expérience de quelques mois lui aura été bénéfique sans aucun doute et ce sur plusieurs aspects. Apprendre à voyager seul, être à l’écoute des autres, mais aussi de soi.

Et puis, qui ne verrait pas la vie sous un nouveau jour, après avoir valsé quelques instant avec les esprits de la forêt ? Reste à savoir si Simon se débrouillera aussi bien avec les énergies de la City que celles de l’Amazonie.

Par Antoine Grenié.

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