Hélène Pengam : « Directrice d’école, c’est 25 métiers en un »
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Ancienne directrice d’école à Nantes, Hélène Pengam est retraitée de l’éducation nationale depuis juin 2019. Aujourd'hui, sa parole se libère. Hélène a passé sa vie à l'école, mais elle ne l’a pas laissée. Car contrairement à Christine Renon, elle a « survécu », dit-elle. Des dizaines de lettres écrites à l’éducation nationale, aux ministres, des réponses acerbes… Après l’événement dramatique de sa consoeur Christine Renon, dont le corps a été retrouvé le 25 septembre 2019 dans son école maternelle à Pantin, Hélène lève l’omerta. Pour Fler Culture, cette Wonder Woman raconte la réalité du métier. Un métier aux mille responsabilités, inconnues ou non-reconnues, celui de Directrice d’école. Témoignage.

Des règles du jeu pas claires

« J’ai pleuré. J’étais cassée. J’aurais clairement pu l’écrire cette lettre. J’ai 60 ans, j’aurais pu travailler encore un peu, mais j’ai pris ma retraite car je voulais bien finir, sur mes deux jambes. Aujourd’hui, je suis fière. Fière d’avoir survécu. Christine a raison, c’est invivable ce métier. Ce n’est pas un métier, mais au moins 25. Quand on est directrice.eur d’école, on est avant tout enseignant. Et là, il y a une incompréhension totale du fonctionnement : beaucoup de parents pensent que le directeur est entièrement dévoué à son métier, et doté d’un pouvoir décisionnel ultime… Car l’intitulé est loin de la réalité. On fait tourner la boutique, mais on ne dirige pas les autres.

Officiellement, on est responsable de l’école de 9h à midi, puis de 14h à 16h. Alors, les gens mélangent tout. Par exemple, le directeur n’est pas responsable de la cantine, c’est la mairie. Tous les temps hors cours sont du périscolaire, mais le mercredi après-midi, c’est extra-scolaire. Les gens n’y comprennent rien. Et c’est normal. »

Mille métiers pour un poste

Standardiste, secrétaire, chef de projet, chargé de communication, mailing aux parents, affichage… L’information c’est une sacrée responsabilité, car si un parent n’a pas eu l’info, ça peut aller très loin. On est aussi comptable, tuteur en gestion humaine, imprimeur – éditeur, on doit fabriquer nos propres cahiers d’évaluation, selon les programmes, pour toute l’école. C’est nous qui créons les plans de sûreté, de confinement, et évidemment d’intrusion attentat. On se débrouille quoi… Il y a des fiches dans chaque classe… C’est un boulot de fou. Parfois, on demande à des gendarmes, mais personne ne vient. Ce n’est pas fini. On est aussi rapporteur facteur, organisateur de sortie, secouriste, régisseur de spectacles pour les fêtes de l’école. Alors il arrive que l’on demande à nos propres enfants de nous aider, parce qu’on n’est pas au top là-dessus. On s’occupe des relations publiques, et surtout des relations avec les parents. Je faisais des cafés-parents deux à trois fois dans l’année, sur des thèmes différents, mais il faut trouver un thème, organiser, faire la pub, acheter le café, inviter les parents… Et là, c’est du boulot. On avait filmé les élèves en train d’apprendre les comptines et fait un petit montage pour montrer aux parents. Sur les ordis personnels, bien-sûr, il faut préciser qu’on n’a pas d’ordinateur avec l’éducation nationale… Quant au vidéoprojecteur, il appartient à l’amical laïque.

Et qui fait le concierge ? Et bien c’est le directeur, sauf que quand il est en classe, il ne peut pas !

Et ça continue: « On est également coursier et réceptionniste, car nous n’avons pas de concierge… Et encore merci à la ville de Nantes de mettre des concierges dans les élémentaires ! Parce que ce n’est pas obligatoire… et maintenant, dans les maternelles il n’y en a pas par exemple. Et qui fait le concierge ? Et bien c’est le directeur, sauf que quand il est en classe, il ne peut pas ! Résultat, on n’ouvre pas la porte, on ne répond pas au téléphone et les parents sont mécontents… En début d’année, j’explique toujours aux parents que ça va être ainsi, parce qu’on ne peut pas faire autrement, mais ce n’est pas normal qu’on ne puisse pas faire autrement…

Quelle priorité?

Si un gamin revient d’un rendez-vous médical en milieu de matinée, tout le monde est en classe et lui doit poireauter dehors… S’il téléphone, personne ne répond. Mais je ne peux pas commencer à répondre au téléphone quand je fais la classe ?

Je crois qu’il faut au moins 14 classes à gérer pour être déchargé de faire classe et pouvoir enfin s’occuper seulement de la direction. Mais même si tu es à dix classes, tu fais quand la moitié de temps de classe. Pour ma part, j’avais cinq classes, donc je n’avais qu’une journée dans mon bureau… Je faisais la classe lundi, mardi, mercredi matin, jeudi. Le Vendredi, je faisais le service du portail parce que je pouvais, mais les autres jours c’est une galère. On nous dit de faire les vigi-pirates, la sécurité… Mais comment peut-on être dans la classe et au portail ? C’est un problème matériel insoluble !

La liste des métiers est longue. Déménageur, président du conseil d’école, ce qui ne veut rien dire, car il n’a aucun pouvoir hormis se coltiner tout le boulot. Gestionnaire du fond de livres, soignant… Il faut faire attention aux gamins harcelés, aux autres qui se tripotent. Mais comme je n’ai jamais eu de contrat de travail, ni de fiche de poste, c’est facile, on peut tout nous mettre. On est sans limite. Est ce qu’il y a d’autres gens qui font autant de choses dans un seul métier ? »

Zéro formation

« Mais tout ça sans être formé bien sûr. Je vais aider une collègue à utiliser son logiciel de comptabilité. Je me souviens très bien l’avoir reçue et pleurer toute seule devant en train d’essayer de comprendre comment ça fonctionnait… C’est complètement dingue que ce soit moi, à la retraite, qui aille aider ma collègue à l’école… On s’occupe de la comptabilité de l’école, mais l’école n’est rien, pas même un établissement. Pour l’éducation nationale, il ne doit pas y avoir d’argent dans l’école, puisque c’est un établissement public et que la mairie finance la plupart des choses. Pourtant j’utilisais ma propre carte bleue pour aller acheter des fournitures, et l’école me remboursait par un chèque. L’insatisfaction est permanente. On est toujours pris en défaut. Donc on souffre. On veut faire notre job, mais on ne peut pas, personne ne peut. Ça nous mine, il n’y a pas un jour de l’année où tu souffles. Les grèves pour les effectifs c’est important, mais les conditions de travail ne sont pas contestées, alors que là ça devient grave. L’éducation nationale nous demande de la bienveillance avec les élèves et eux ne sont pas bienveillants avec nous. On exerce une palette de métiers interminable, pourtant il n’y a pas de médecine du travail dans l’éducation nationale. Personne n’est au courant. On travaille avec des enfants, on n’est même pas surveillés pour les vaccins. C’est ahurissant. Peut-être que si Christine avait eu un rendez-vous avec un médecin du travail, elle ne se serait pas tuée. Elle aurait été suivie. Et cela aurait révélé les conditions de travail plus haut. Être bien traités et un peu de reconnaissance, est-ce trop demander ? »

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La question Fler :
De qui ferais-tu le portrait ?

J’aurais aimé faire le portrait de George Sand, une femme très en avance sur son époque.

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