Cécile et Garance
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Cécile Pasquinelli a créé sa marque de lingerie destinée aux femmes ayant eu un cancer du sein il y a 9 ans. A travers ses prises de parole, l’entrepreneuse veut rappeler que 32 femmes meurent d'un cancer du sein chaque jour. Sans être alarmiste, elle évoque qu'il est primordial de donner à la recherche pour continuer la lutte contre cette maladie.

D’un pas pressé, Cécile nous rejoint dans un café vers gare de l’est où nous l’attendons. La Maison Nomade accueille ce jour-là un événement pour sensibiliser à la lutte contre le cancer du sein et récolter des fonds pour soutenir la recherche. Cécile s’installe face à moi, souriante. La jolie maman de 49 ans se recoiffe en se passant la main dans les cheveux : “C’est bruyant ici, ça va aller ?” me demande-t-elle. Mère de trois jeunes filles, Cécile a l’air à l’aise dans l’exercice de l’interview. Elle commande un verre d’eau et nous interpelle : “Avez-vous déjà lu quelques articles sur Garance, avez-vous déjà eu un aperçu de mon histoire ?”. Non. Nous n’avons pas lu son histoire, nous sommes venus pour la découvrir. Elle reprend donc depuis le début. 

D’origine vietnamienne, la famille de Cécile a l’entrepreneuriat dans le sang : “Ma grand-mère maternelle, qui est toujours au Vietnam, a toujours travaillé. Aujourd’hui, elle a 101 ans : c’est mon modèle”, s’émeut-elle. Les parents de Cécile sont envoyés en France à l’âge de 8 ans. C’était avant la guerre du Vietnam et à l’époque les familles ayant un peu de moyens envoyaient leurs enfants faire des études en France. Contrairement à sa grand-mère, les parents de Cécile n’étaient pas dans une logique d’entrepreneuriat, mais plutôt à la recherche d’un confort matériel : « Mon père a travaillé dans l’industrie et a eu une belle carrière. Il a toujours voulu monter sa boîte, mais n’a jamais sauté le pas pour des raisons de sécurité financière. Ça a toujours été son regret je crois ”, explique-t-elle.

Cécile termine une école de commerce et travaille durant 17 ans dans le marketing des services financiers : “Mon emploi se résumait à la vente de services financiers et à la mise en place de stratégies”, dit-elle, “j’ai toujours aimé ce travail, car j’aime identifier des problèmes et trouver des solutions”. Mais au fond d’elle, l’envie d’entreprendre était de plus en plus présente. 

Avec des frères consultants et un mari menuisier à son compte, Cécile voit la liberté qu’offre l’entrepreneuriat : “J’étais dans mon cocon, mais j’avais envie de changer d’emploi depuis 10 ans, avec la trouille de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur, de perdre un certain statut social”, avoue Cécile. 

Pourtant, elle ne perd pas espoir. À chaque grossesse, Cécile profite de son temps libre pour se lancer dans de nouveaux projets professionnels : “En 1999, lors de ma première grossesse, j’ai tenté de créer un site d’organisation de mariage. C’était quelque chose de très novateur pour l’époque, mais je n’étais pas assez mûre pour gérer le projet seule”, dit-elle. À la fin de cette grossesse, son ancienne entreprise l’appelle pour travailler de nouveau avec elle. Elle y retourne. 

A sa deuxième grossesse, rebelote : “Cette fois-ci j’ai essayé de monter une crèche privée, mais encore une fois j’ai compris que le projet allait être compliqué. Trop de contraintes administratives. J’ai de nouveau fait marche arrière”, se souvient-elle. Elle reprend donc son rythme habituel tout en gardant en tête l’idée de créer sa propre entreprise.

Il ne lui dit pas le mot “cancer”. Cécile a peu de souvenir de cet instant. Une sorte de blackout

Mars 2010. Cécile apprend qu’elle a un cancer du sein, 3 ans après la naissance de sa dernière fille :  “Quand on m’a annoncé la maladie, je n’ai pas compris. Je n’avais aucun antécédent familial, je me demandais même ce qu’étaient les symptômes de ce cancer”, nous avoue Cécile. Tout a commencé un soir où j’ai senti une boule au niveau de ma poitrine. Ce soir-là, Cécile trouve ça étrange, mais ne s’inquiète pas trop : “Je ne suis pas du tout hypocondriaque, mais mon mari m’a quand même dit d’aller voir mon gynéco. Une fois chez le gynéco, il me dit que ce n’est rien de grave et me prescrit une mammographie et une échographie. Je le fais. Puis on me demande de revenir une semaine plus tard pour effectuer une ponction*. Je reviens donc au bout d’une semaine. Un homme souriant m’accueille, il était très sympa, toute l’équipe était très enjouée et souriante. On me fait la ponction, tout se passe bien même si c’est assez douloureux, puis on me demande de venir chercher les résultats dans une semaine. Je ne comprenais toujours pas trop ce qu’il se passait”, raconte-t-elle. “Je reviens une semaine plus tard pour récupérer mes résultats et là, plus personne ne rigole. Les aides soignantes ne me regardent plus dans les yeux, c’était bizarre”, se remémore Cécile. C’est alors que le radiologue prend la parole et s’adresse à la jeune maman : “Ce n’est pas très bon, vous allez avoir une année compliquée”, lui dit-il. Il ajoute que “ça” se soigne très bien maintenant. Il ne lui dit pas le mot “cancer”. Cécile a peu de souvenir de cet instant. Une sorte de blackout. Elle se souvient qu’on ne lui dit pas les choses, qu’il y a un truc. Elle sort et retourne travailler, perturbée. Il y a un truc. “Je n’arrivais pas à mesurer l’ampleur. A ma pause dej’, mon gynéco m’appelle, il a lui aussi reçu les résultats. Il me dit de ne pas m’inquiéter et que j’allais être bien traitée que j’allais avoir une petite cicatrice et que si je n’avais pas de chance, un peu de rayons”, nous dit-elle. Le mot cancer n’est toujours pas sorti. 

Son gynécologue lui dit de prendre rendez-vous à l’Institut Gustave Roussy, premier centre de lutte contre le cancer en Europe : “J’ai pris rendez-vous et j’ai eu un mois et demi d’attente. Pendant un mois et demi je ne l’ai dit qu’à mon mari, c’était long”, se souvient Cécile. Enfin, après l’attente, Cécile rencontre un chirurgien. Il lui annonce que ça va être plus compliqué que prévu : “Le chirurgien m’ausculte. Il me dit que j’ai une petite poitrine et qu’il va falloir m’enlever tout le sein. Il ajoute qu’au vu de mon âge, il y a de fortes chances que j’ai une chimiothérapie. J’étais sidérée.” explique Cécile, “C’est ce que j’appréhendais le plus. J’avais entendu parler du cancer du sein, assez pour que ça m’alerte, assez pour me dire que la chimio c’était pas bon signe”. 

« On l’a annoncé aux 3 filles en même temps, pas de secret. »

Cécile nous explique : “Plus tu es jeune, plus le traitement est lourd car le cancer est une maladie qui se propage très vite à cette période de la vie. Les cellules cancéreuses se démultiplient beaucoup plus vite. Ça a duré 3 ans et demi durant lesquels j’ai eu de la chirurgie, une mastectomie, une chimiothérapie, de la radiothérapie et de nouveau une chimiothérapie avant la reconstruction chirurgicale. En tout, cela fait 6 interventions, 2 années de traitement et 18 mois de reconstruction”, énumère-t-elle.

Elle se demande alors comment expliquer la situation à ses filles. Son chirurgien lui conseille d’aller voir un psychologue pour l’aider à trouver le moment juste les mots adéquats : “J’ai été très bien conseillée. On l’a annoncé aux 3 filles en même temps, pas de secret. Elles ont trouvé ça bizarre qu’on les regroupe dans le salon, je me souviens qu’elles demandaient “Ça y est, vous allez divorcer” ou alors “Tu vas mourir ?”. Je leur ai dit que non, que j’avais un cancer et que j’allais être bien soignée. Après on a été manger, et puis voilà”, raconte-t-elle. C’était la libération.

« Cécile jongle entre les interventions médicales et la mise en place de son projet d’entreprise »

La première intervention arrive. Suite à ça, Cécile est envoyée en pharmacie pour acheter une prothèse externe, celle qui remplace le sein, mais cette prothèse ne rentre pas dans ses anciens soutiens-gorge. La pharmacienne lui dit alors : “Ne vous inquiétez pas madame, ici on a des soutiens-gorge”; elle lui montre un catalogue dans lequel elle peut en choisir un et revenir le chercher 15 jours plus tard. Cécile explique : “Je suis revenue. Il n’y avait pas de miroir pour l’essayage, c’est une expérience très difficile que beaucoup de femmes ayant eu un cancer du sein ont dû surmonter. Ça a fait monter beaucoup de colère en moi et je me suis dit que je ne devais pas être la seule à ressentir cette colère. Je me suis dit que ce n’était pas juste”. C’est à partir de cet instant que Cécile commence à écrire son nouveau projet : une marque de lingerie et de maillots de bain française destinée à ces femmes, qui respecte la peau, qui soit accessible en pharmacie mais pas seulement pour refaire naître le plaisir d’acheter de la lingerie. “Le problème quand tu as une pathologie aussi lourde, c’est que tu as peur, alors tu t’en remets aux médecins et tu perds complètement ton libre arbitre. On te gère ton agenda en fonction de tes rendez-vous médicaux, tu pars en vacances en fonction de tes traitements… Je me disais que si je n’avais même plus le choix de la lingerie que j’allais porter et que par le petit bout de la lorgnette on pouvait redonner un peu de liberté, c’était pas mal”, explique Cécile. 

En septembre 2010, six mois après l’annonce de son cancer, Cécile commence à travailler sur sa marque de lingerie : Garance. Elle profite de son temps libre durant sa chimiothérapie pour se consacrer à son projet : “La chimiothérapie, c’est une suite de cycles. Parfois tu descends très bas, parfois tu montes très haut. Mais quand j’allais bien, j’avais du temps pour Garance”, précise t-elle. Durant 1 an et demi Cécile jongle entre les interventions médicales et la mise en place de son projet d’entreprise : “Je ne connaissais rien ! J’ai essayé de comprendre comment on construit les soutiens-gorge et les maillots de bain, comprendre que dans un soutien-gorge il y a plus de 10 élastiques différents, réaliser mon premier prototype, le produire…”, explique t-elle. En janvier 2012, les traitements se terminent et Cécile retourne travailler dans son ancienne entreprise : “Je savais qu’il y avait un plan social et j’ai déposé mon dossier pour partir. Le même jour, j’ai déposé les statuts de Garance, le projet était enfin prêt à être lancé”, déclare-t-elle. Avant de pouvoir se lancer à 100%, il manquait une dernière étape pour mettre fin à ce combat contre le cancer  : La reconstruction qui représentait encore 6 interventions. Le dernière ligne droite.

Et le choix du nom Garance pour sa marque de lingerie ? “C’est un prénom que j’aimais beaucoup. Mon mari n’a jamais voulu appeler l’une de nos filles Garance, mais j’étais attachée à ce prénom. Quand les premières collections sont sorties on a pas mal brainstormé avec les copains et mon frère m’a dit: “Pourquoi tu ne choisis pas Garance, c’est un prénom que tu aimes, tu sauras le raconter et l’expliquer”. Il avait raison”, déclare-t-elle. 

“Je travaillais d’abord de chez moi avec une stagiaire que j’ai rapidement embauchée. Puis, nous avons ouvert une boutique qui fait également office de bureau à Paris”, explique Cécile. “On a commencé à vendre des produits aux orthopédistes et aux pharmaciens, puis aux galeries pendant 2-3 ans, à La Redoute et à Monoprix en plus de notre boutique”. Malgré des envies d’aller plus loin, d’avoir une vraie frappe commerciale, tout fonctionne bien pour notre entrepreneuse et sa marque engagée : “Pour les photos nous prenons des femmes atteintes d’un cancer, sans retouche, j’y tiens”, ajoute-t-elle. 

« En France, il y a 55,000 femmes diagnostiquées d’un cancer du sein chaque année. 12,000 en meurent, ça fait 32 femmes par jour. »

 

En France, depuis 1994, le mois d’octobre est rose. Durant 31 jours, on nous sensibilise au dépistage du cancer du sein et à la récolte de fonds pour la recherche : “J’interviens souvent durant cette période”, explique Cécile. Aujourd’hui, elle vient parler de l’entrepreneuriat solidaire, féminin, un sujet qui lui tient à cœur. Mais le sujet qu’elle privilégie est celui de la recherche : “Je trouve que la prise de parole sur le cancer du sein a pris une tournure presque trop joyeuse “C’est formidable le cancer du sein, il n’y a que des warriors, elles sont fortes, elles sont extraordinaires” alors que c’est beaucoup plus compliqué que ça”, défend-elle. Elle nous annonce alors quelques chiffres : “En France, il y a 55,000 femmes diagnostiquées d’un cancer du sein chaque année. 12,000 en meurt, ça fait 32 femmes par jour. Donc oui on le soigne, oui on met du rose partout, mais j’ai de plus en plus envie que ma parole serve à montrer du doigt les manques de la recherche car ce n’est pas fini, il y a encore trop de femmes qui en meurt”, appuie Cécile émue.

Celles qui meurent sont celles atteintes du cancer métastatique, leur parcours est difficile. Elles testent des traitements, elles font des scanners, on leur dit “bonne nouvelle” ou “mauvaise nouvelle” ou “on va tester un autre protocole” jusqu’à ce qu’on leur dise “et bien, il n’y a plus de protocole”. On montre des images de survivantes. Celles qui meurent, on ne les voient pas : “J’utilise mon énergie pour ne pas oublier celles qu’on ne voit pas. Pour elles, octobre est une souffrance. Alors je plante ma petite graine et j’imagine qu’un jour on arrivera à toutes les soigner”, conclue Cécile. On termine notre discussion, elle nous salue, se lève pour rejoindre la scène où elle est invitée à intervenir, et recommence à semer des graines pour rendre la vie de ces femmes plus rose. 

 

* Une ponction cytologique consiste à prélever des cellules au niveau d’une anomalie du sein.

En savoir plus

La question Fler :
De qui ferais-tu le portrait ?

« Ma grand-mère, qui fête ses 101 ans cette année : une femme forte et transgressive. Elle a quitté le mari qu’on lui avait choisi dans le Vietnam des années 30. C’est une entrepreneuse à succès qui a monté des entreprises au Viet Nam tout en ayant 10 enfants en bas âge. »

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